lundi 5 mars 2018

Salon du livre romand : mon expérience de fondatrice.

Ce billet sera probablement une lettre ouverte, si on doit le définir. Une lettre ouverte à mes détracteurs en premier, mais aussi à celles et ceux qui m'ont soutenue. Cette lettre va être sans langue de bois. Je n'ai plus d'image à tenter de défendre, je crois que je peux enfin tout dire.

Je vais vous parler de la naissance du Salon du livre romand.

L'origine de cette prise de parole, c'est une critique assassine de la journaliste Christine Gonzalez évoquant la 4e édition du Salon du livre romand dans l'émission Vertigo sur la Première (en lien ici). Bien sûr, je me suis sentie visée personnellement, mais s'il ne s'était agi que de moi, je n'aurais pas ressenti le besoin de prendre la parole. C'est parce qu'il y a eu beaucoup de monde impliqué dans l'aventure depuis son commencement que je m'exprime, pas comme justification, mais comme information, pour Mme Gonzalez et pour tous les autres détracteurs.

Petit historique : j'étais éditrice en 2013. L'aventure a duré 3 ans (c'est une autre histoire). Bien sûr, je cherchais le moyen de promouvoir mon tout jeune catalogue, selon ce que je connais des méthodes françaises (la France foisonne de salons, de toutes les tailles). Parce que oui, je suis française, et ça ne fait que 8 ans aujourd'hui que je vis dans le canton de Fribourg, ça faisait seulement 3 ans à l'époque.

Cela a fait mon bonheur et mon malheur.
Mon bonheur, parce que ne connaissant pas véritablement le paysage culturel romand et plus particulièrement fribourgeois, j'étais totalement ignorante et donc inconsciente. Ajoutez à cela l'inconscience de la jeunesse... Et je me suis lancée. Si j'avais su avant ce que qui m'attendait, je ne l'aurais pas instigué, ce salon, c'est une certitude que j'ai maintenant.

Cela a également été mon malheur, parce que ce que je croyais innocemment être l'intérêt de tous, la promotion d'une culture extraordinairement riche que j'ai été agréablement surprise de découvrir, n'est peut-être dans ses plus sombres aspects qu'une histoire de copinage et de petite mafia élitiste. Soit vous en êtes, et le tapis rouge se déroule devant vous, soit vous n'en êtes pas, et vous la fermez.

Je me suis tout de même rapidement aperçue du panier de crabe dans lequel j'avais mis les pieds, innocente, mais un peu perspicace, tout de même, je crois. Mais il était trop tard, la machine était lancée, et j'essaie de mon mieux de finir ce que j'ai commencé et aller au bout de mes engagements. Et puis je suis un peu dissidente et provocatrice. Et puis il s'avère que j'ai rapidement trouvé des alliés rebelles qui n'aimaient pas vraiment non plus cette espèce d'oligarchie de la culture.

Pourquoi était-il trop tard ? Voilà comment ça s'est passé. J'ai écrit en automne 2013 un email à l'ASDEL et d'autres acteurs du livre que je connaissais, en demandant expressément de diffuser l'information au plus large nombre de concernés potentiels. J'y annonçais la création du salon et l'assemblée constitutive de l'association. L'ASDEL, très réactive, a répandu la bonne parole et quelques jours plus tard, je recevais le téléphone surprise d'un journaliste de la RTS, alors même que rien n'était officiel. J'avais deux choix : décliner l'interview et me passer d'une communication dont j'avais cruellement besoin, ou bien me lancer sans possibilité de revenir en arrière. J'ai eu une seconde et demie pour prendre cette décision, j'ai sauté.

La presse s'emballait, tout le monde en parlait, mais... personne n'est venu à l'assemblée constitutive. Nous avons démarré, mon merveilleux mari et moi. Nous deux, c'est tout. Ensuite, l'Espace Gruyère nous a encouragés et soutenus, celle qui est devenue grâce à cette aventure ma meilleure amie, Tiffany Schneuwly aussi, et puis les premiers éditeurs, les rebelles, les curieux, se sont inscrits. C'était parti.

Je n'ai jamais parlé publiquement de chiffres auparavant, parce que les gens, les médias surtout, jugent un livre à sa couverture (belle métaphore, hein ?). Un événement avec un budget aussi ridicule que le nôtre (quelques 5000.- pour la 1ère édition) aurait été balayé. Il fallait donc laisser à penser que nous avions tout de même quelques moyens. Pour cela j'ai travaillé. Comme une acharnée. Et je n'ai pas de retenue à le dire maintenant, j'ai reçu de l'aide, mais rien en comparaison de la colossale masse de travail que j'ai abattue. Les journées de 15 heures s'enchaînaient et même si je ne connaissais rien au graphisme, pas grand chose au marketing digital ou à la communication, à la comptabilité et aux normes de sécurité d'une manifestation publique, au fait de répondre à la presse et même à la tenue d'une association, j'a appris, sur le tas. Pas le choix. Je ne pouvais payer personne.

Mais il y avait des éditeurs et des auteurs qui le voulaient, ce salon, alors j'y ai mis toute mon énergie. Je cite l'Âge d'Homme, Cabédita, Eclectica, l'association vaudoise des Ecrivains, la Société Fribourgeoise des Ecrivains, et des auteurs comme Katja Lasan, Marianne Schneeberger, Georges Pop, Marie Christine Horn, Mélanie Chappuis, Pierre-Yves Lador, Alain-Jacques Tornare, qui étaient là dès le début et sont revenus chaque année, et pardon pour ceux que j'oublie de citer, il y en a encore beaucoup.

Les premières critiques, dures à encaisser. Je ne parle pas des remarques constructives qui sont bienveillantes par essence, je parle du premier venu qui ne sait rien de ce qu'il juge, mais qui le fait, en exigeant qu'on le serve correctement. Mais j'ai toujours gardé le silence ou répondu poliment. Ou alors une fois ou deux mon mari m'envoyait boire une bière pour me calmer et répondait à ma place. Quand bien même. Les gens sont venus, les premiers éditeurs ont tous bien vendu, et même si c'était les balbutiements, ce petit événement sympathique, convivial, populaire, était prometteur. Il fallait continuer.

L'année suivante, le budget était toujours ridicule mais un tout petit peu moins (7000.- environ), plus de monde s'est inscrit, plus de visiteurs ont parcouru les allées, et la presse, très généralement généreuse et bienveillante, a toujours été de la partie.

Malheureusement, nous arrivions dans un cul de sac, je le savais. Même si le comité s'était agrandi entre-temps (Tiffany, Elvire Küenzi) et que j'ai reçu beaucoup plus d'aide, j'arrivais au bout de mes forces. Je suis une étrangère. Jeune. Et une femme qui plus est. On peut dire ce qu'on veut, ça fait qu'on a le vent de face et pas dans le dos. Je n'avais aucun réseau et beaucoup m'avaient déjà prise en grippe pour avoir eu l'impudence de me mettre en avant. Enfin c'est ce que j'imagine, peut-être que je me trompe. Ce n'était pas une partie de plaisir, mais il fallait bien le porter, ce salon, il fallait bien une figure de proue, même si j'étais terriblement maladroite.

Personne ne le sait sauf le comité, mais j'avais décidé d'arrêter là. Je n'avais plus de vie de couple (heureusement que nous n'avons pas d'enfants), plus de loisirs, plus assez d'heures de sommeil.
C'est à ce moment que Charly Veuthey est arrivé. Il voulait s'impliquer, mais pour cela il fallait rapatrier le salon à Fribourg. Ça a été un véritable crève-cœur de quitter Espace Gruyère, des partenaires merveilleux, et cette si jolie salle en bois avec vue sur les montagnes. Mais de toute façon, il n'y aurait jamais eu de 3e édition à Bulle...

3e édition, donc... C'était une année de transition vers la nouvelle présidence de Charly Veuthey, qui a sauvé le salon et plus encore. Nous le savions au comité, mais l'information est restée confidentielle jusqu'au dernier moment. Des partenaires tels que la librairie Albert-le-Grand, et sa fantastique Dominique, le Train Bleu, Demain la Gruyère, L'association cantonale des Bibliothèques, la BCU (et encore pardon pour ceux que j'oublie), nous ont rejoints et ont donné une autre dimension à la manifestation. Charly a œuvré à nous présenter ces partenaires et préparer le terrain pour la nouvelle ère à venir. Que dire de ces dizaines d'événements qui ont ponctué ces deux jours en novembre 2016, et qui ont tous trouvé leur public ? Des 140 auteurs présents, de la 20aine d'éditeurs, des quelques 2000 personnes qui ont fait le déplacement ?

Oui, avec un budget (Ô miracle) de quelques 10'000.- francs, 4 bénévoles, le travail d'un comité de 5 membres, cette édition n'était pas parfaite, certes, mais bon sang, elle n'était pas ratée (immersion vidéo dans le salon, et c'était une heure creuse). Oui, j'aurais adoré avoir les moyens de faire imprimer des librettos et des bâches à accrocher dans toute la ville. J'aurais adoré avoir un réseau dans la presse qui nous permettrait plus que cinq ou six articles et interviewes, j'aurais adoré pouvoir compter sur des dizaines de bénévoles et pouvoir défrayer les intervenants. Et pour ça, j'aurais aimé que le salon ait des subventions à la hauteur des autres manifestations. Mais ce n'était pas possible, et je peux en comprendre les raisons (moi jeune, étrangère, dissidente et maladroite), et je remercie sincèrement les villes de Bulle et Fribourg pour la contribution qu'elles ont déjà bien voulu nous apporter.

La vérité, c'est que malgré ce si maigre budget, le salon du livre romand 2016 à Fribourg a eu lieu parce que beaucoup, beaucoup de personnes se sont démenées pour le faire vivre. Les intervenants qui sont venus bénévolement, les éditeurs qui ont investi pas mal d'argent pour faire venir leurs auteurs, la librairie Albert-le-Grand qui a monté un programme 5 étoiles, les quelques bénévoles, les partenaires, et bien sûr, le comité.

Alors, non, il ne s'agissait plus que de moi. Il s'agissait de toute une communauté, et c'est pour ça que je prends la parole maintenant contre ces critiques, que, si je peux me permettre, je trouve un peu hâtives. D'ailleurs Madame Gonzalez, je vous remercie infiniment pour avoir, vous aussi, contribué à la 3e édition du Salon, en animant le grand entretien avec Metin Arditi (vidéo). Merci, et merci aussi d'avoir parlé de la 4e édition du Salon du livre romand, même avec ce ton moqueur pour tout ce qui a été fait avant cela.

Je poursuis ce billet en répondant à trois questions qui sont venues régulièrement, et auxquelles Charly a apporté sa réponse, mais pas encore moi, alors que j'ai fait les choix qui en sont à l'origine.

1. Pourquoi le salon du livre romand ? (Sous-entendu, est-ce que ce n'est pas faire preuve de nationalisme crasse ?)
J'ai une autre question à soulever en réaction : pourquoi est-il bon de soutenir l'agriculture locale, le commerce local, l'artisanat local, et pas la culture locale ? Mon point de vue, c'est qu'on a encore de la peine à associer l'argent, perçu souvent comme sulfureux, avec l'art et la culture en général, activités si pures et si détachées de toute considérations matérielles. Peut-être. Je ne sais pas. C'est une idée. Quoiqu'il en soit, les acteurs du livre ont besoin de vivre, et il serait bien que dans la plupart des librairies romandes, il y ait plus qu'une seule étagère consacrée aux œuvres du cru.

2. N'y a-t-il pas trop de manifestations autour du livre ?
Tout le monde ne se déplace pas sur l'arc lémanique. Tout simplement. Les grands lecteurs et les professionnels du livre, oui, mais pas les autres, et la Romandie est tout de même vaste, c'est 2'100'000 personnes environ et plusieurs heures de route pour la parcourir du Nord au Sud et d'Est en Ouest. Si l'on compte 90'000 visiteurs au Salon de Genève, 40'000 visiteurs au Livre sur les Quais et environ 20'000 visiteurs pour toutes les autres petites manifestations réunies, 150'000 personnes fréquentent les manifestations littéraires.
Si l'on ôte de la population 20% de jeunes enfants et seniors pas encore ou plus en âge de lire (à cause de leur condition physiologique) il reste plus d'1 million 500 mille visiteurs potentiels à conquérir.
Ne trouvez-vous pas que jouer la carte de la proximité et de la diversification de l'offre est une bonne idée ?

3. Envisagez-vous sérieusement de faire concurrence aux poids lourds que sont les manifestations de Morges et de Genève ?
Bien sûr ! Non je déconne. Non. Evidemment non. Pour les raisons citées juste au-dessus, il y a de la place pour tout le monde, et d'autre part, nous adorons tous le Salon de Genève et le Livre sur les Quais. Il n'a jamais été question de concurrence, mais de compléter l'offre.
D'ailleurs, nous avions contacté la Fondation pour l'Ecrit afin de leur expliquer notre démarche, leur exprimer notre admiration et leur offrir toute forme de collaboration qu'ils pourraient souhaiter. Nous n'avons jamais eu de réponse.


Je termine ce long écrit pour vous dire que, si je ne sais pas si je suis fière d'avoir fait ce que j'ai fait, j'ai en tout cas le sentiment du devoir accompli qui m'a certes valu un burn out (pour de vrai), mais m'a fait rencontrer de merveilleuses personnes et me laisse des souvenirs impérissables. Un livre co-rédigé est né à la première édition du Salon. Deux auteures sélectionnées pour notre concours de nouvelles ont poursuivi l'aventure et ont publié des romans. Michel Simonet, Pierrick Destraz et Patrick Dujany ont participé à leur premier salon littéraire à Bulle. De nombreux auteurs ont élargi leur lectorat. De nombreux verres ont été entrechoqués pour célébrer le fait d'être ensemble, tout simplement...

Alors merci, merci d'avoir été là, merci d'en avoir parlé, merci d'être revenu.

Et rendez-vous pour la 5e !

www.salondulivreromand.ch






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